JDN. L'Estonie a lancé en 2014 son programme de e-résidence donnant accès à une citoyenneté numérique. Où en est-il aujourd'hui ?

Interview de Lauri Haav est directeur du programme e-Residency of Estonia © e-residency

Lauri Haav. Avec le statut de e-résident, le gouvernement estonien vous confère une identité numérique qui vous permet d'effectuer toutes vos démarches en ligne. Concrètement, vous obtenez une carte physique équipée d'une puce électronique qui permet de vous identifier en ligne via un lecteur de carte. Cette carte d'identité électronique délivrée par le gouvernement estonien permet alors de s'identifier en ligne et d'effectuer toutes sortes de démarches : signer des documents, déclarer ses revenus, créer et administrer une entreprise pour ceux qui le souhaitent, etc. Il est également possible de créer une version mobile de son identité digitale sur un smartphone. En juin, nous comptions près de 95 000 e-résidents, ce qui en ferait virtuellement la troisième plus grande ville d'Estonie. D'ici la fin de l'année, nous espérons dépasser les 100 000.

Quel est le profil de ces e-résidents et leurs motivations ?

Même si créer une entreprise n'est pas une condition obligatoire, ce statut est très prisé par les entrepreneurs. Beaucoup d'entrepreneurs voient dans ce statut une opportunité pour créer et gérer leur entreprise dans l'UE de manière simple et à distance. Ceux qui siègent en tant que membres de conseils d'administration au sein d'entreprises estoniennes sont également demandeurs. Enfin, un autre usage concerne les employés d'entreprises estoniennes, dont beaucoup de start-up, qui voient leurs démarches administratives facilitées grâce à l'accès à la signature électronique.

Quel est intérêt de devenir un e-résident estonien pour un entrepreneur ?

Les démarches administratives pour les entrepreneurs en Estonie sont très simples, ce qui permet par exemple d'économiser le coût d'un comptable ou d'un avocat dans certains cas. Et même si vous embauchez un expert, le coût ne sera pas élevé. Aussi, le taux d'imposition sur les sociétés est de 20%. Ce taux s'applique à toutes entreprises, sans exception. Par ailleurs, une société qui se lance et qui fait le choix de réinvestir ses profits dans sa croissance ne paiera pas d'impôts si elle ne verse pas de dividende. L'Estonie dispose également d'un registre gouvernemental attribuant un statut aux start-up qui leur confère plusieurs avantages dont celui de pouvoir faire venir des employés étrangers plus facilement. Enfin et surtout, les entrepreneurs apprécient la transparence et la simplicité. Créer votre entreprise en ligne ne vous prendra qu'une quinzaine de minutes en Estonie

De quels pays viennent majoritairement ces e-résidents ? Quels types d'entreprises sont créées et dans quel secteur ?

Nous comptons 179 nationalités différentes, dont beaucoup de pays européens à l'image de l'Espagne, l'Allemagne, la France, etc. La proportion entre pays de l'UE et non-UE est de l'ordre de 60% contre 40%. Pour les entrepreneurs basés hors de l'UE, le statut d'e-résident est un moyen d'accéder au marché européen. Les titulaires du statut d'-e-résident n'ont pas besoin de se déplacer en Estonie sauf s'ils sont titulaires d'un compte bancaire estonien, ce qui n'est pas une obligation. Concernant le type d'entreprise, nous comptons beaucoup de start-up dans le secteur du gaming et de l'IT.  

Ce document donne-t-il droit aux citoyens non-européens de circuler librement dans l'UE ?

Non. Ce n'est pas un document qui donne droit à la résidence à proprement parler, même si je suis conscient que le terme peut prêter à confusion. Ce statut a surtout vocation à faciliter les démarches en ligne qu'elles soient fiscales, bancaires, etc. Une personne physique titulaire de ce statut devra toujours obtenir un visa selon les règles de circulation en vigueur. Evidemment, en tant que citoyen français, vous pouvez vous installer en Estonie sans visa.

Quelles sont les démarches à effectuer pour obtenir cette citoyenneté électronique ?

Les démarches se font entièrement en ligne. Un peu comme pour l'obtention d'un visa, il faut répondre à une série de questions, ce qui prend environ 25 minutes. Ce sont les services de police estonien qui gère cette partie là. Après environ une quinzaine de jours, vous obtenez une réponse et devez alors vous acquitter de frais équivalents à une centaine d'euros si votre candidature est acceptée. Plus de 90% d'entre elles le sont. Créer une entreprise n'est pas une obligation, mais c'est effectivement l'un de nos objectifs avec ce programme. Une fois la candidature acceptée, il faut se rendre dans une ambassade pour le recueil des données biométriques. Cet entretien physique est indispensable pour s'assurer qu'il n'y ait pas de falsification ou duplication d'identité. Dans les pays où nous n'avons pas d'ambassade, nous avons commencé à externaliser l'an dernier ces démarches en faisant appel à des centres spécialisés. Notamment au Brésil, en Thaïlande, ou en Afrique du Sud.

Quels bénéfices l'Estonie a-t-elle tiré de la création de ce statut d'e-résident ?

L'Estonie est un petit pays qui cherche logiquement à développer son économie. Près de 22 500 entreprises ont été créées par des e-résidents. Lorsque ces entreprises se développent, elles embauchent des Estoniens et paient des impôts. Nous estimons que des milliers d'emplois ont été créés. Même lorsque les fondateurs ne sont pas physiquement en Estonie, il arrive que ces derniers recrutent des personnes sur place pour avoir une présence locale. Ce programme nous permet aussi de diversifier notre économie en tissant des relations d'affaires avec des pays comme le Guatemala, le Japon ou le Brésil avec qui nous avons historiquement peu de liens. Cela contribue à enrichir l'écosystème estonien dans son ensemble.

Ce programme d'e-résidence a-t-il inspiré d'autres pays ?

Nous recevons énormément de visiteurs curieux de découvrir nos initiatives. Nous avons d'ailleurs créé une entité dédiée. Baptisée "E-Estonia Briefing Centre", elle est située près de l'aéroport. Ce showroom d'un nouveau genre a pour objectif de faire découvrir nos innovations digitales au service du public. L'accès y est gratuit après inscription. Certains pays commencent effectivement à lancer des programmes similaires à l'instar de la Lituanie avec qui nous sommes en contact. Je peux aussi citer Dubaï avec son Dubaï Pass ou encore le Portugal qui a aussi évoqué sa volonté de créer un statut similaire. Nous sommes heureux de voir d'autres pays nous imiter. Mon prédécesseur, ancien directeur du programme e-Residency, accompagne d'ailleurs aujourd'hui le Honduras dans l'implémentation d'un programme similaire au sein de Próspera, une zone semi-autonome située sur l'île de Roatán.


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